Le management attentionné

Vous souvenez-vous que pendant le confinement, dans nos correspondances professionnelles et personnelles le cordialement machinal a été remplacé par un prenez-soin de vous que l’on devinait sincère… et cordial.

Ce détail a manifesté et symbolisé le retour en force du care à l’heure de la crise sanitaire. Cette notion n’est pas nouvelle puisque depuis quelques années déjà, on commençait, ici ou là, à considérer qu’une approche managériale inspirée du care serait bénéfique aux organisations. Joan Tronto, féministe américaine à qui l’on doit, en partie, le regain d’intérêt pour cette notion grâce à son livre un monde vulnérable, pour une politique du care, le définissait en ces termes : « Une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible »[1].

En français on traduit le care par le soin, la sollicitude ou l’attention selon le contexte, le terme attentionné semble particulièrement adéquat pour qualifier le management. Il permet en outre d’éviter le mélange des genres. En effet, le care concerne avant tout les professions du soin, on ne peut donc en abuser indistinctement.

Est-ce là quelque chose de nouveau? En réalité, pas vraiment; on pourrait même dire que le management attentionné est un retour aux sources qui remontent à une époque où management était un dérivé direct de ménagement. Il faut pour cela remonter au XVIIIème siècle en Angleterre pour retrouver le terme de management dans des manuels consacrés à la gestion domestique. Le management signifiait alors le fait de gérer avec soin et attention des réalités hétérogènes telles que la nourriture, les animaux et les personnes dépendantes. Le terme ne s’appliquait pas aux adultes et aux travailleurs pour lesquels on préférait employer d’autres termes tels que overlooking ou handling (administration, supervision ou conduite). Au XVIIIème siècle, le manager est la ménagère ! [2]

C’est en 1830 que le terme management commence à être employé pour signifier la gestion des ouvriers. C’était au sein de compagnies ferroviaires aux Etats Unis, de telle sorte qu’à la fin du XIXème siècle le terme revêt une signification très différente selon qu’il est utilisé aux Etats-Unis ou en Angleterre.

On peut noter au passage que progressivement la notion de soin s’est effacée au profit de celle de contrôle. C’est donc sur ce dernier sens de management que se sont appuyés le fordisme et le taylorisme lorsque ils ont été conceptualisés et mis en œuvre au tout début du XXème. Depuis lors, le management peine à sortir de cette ornière malgré les essais réitérés pour rappeler la dimension spécifiquement humaine et humaniste que doit revêtir la fonction managériale.

Et si cette crise sanitaire était l’occasion de réinterroger les fonctions managériales pour que chacun puisse « vivre aussi bien que possible” dans notre
monde et nos organisations ?

[1] Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du « care », La Découverte, coll. «textes à l’appui », 2009, 238 p.

[2] Thibault le Texier, Le maniement des hommes, essai sur la rationalité managériale, Editions de la découverte, Paris, 2016

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